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In Jackson Heights - Documentaire (2016)

In Jackson Heights - Documentaire (2016)

In Jackson Heights - Documentaire (2016)

Documentaire de Frederick Wiseman 3 h 10 min 23 mars 2016

Jackson Heights est l’un des quartiers les plus cosmopolites de New York. Ses habitants viennent du monde entier et on y parle 167 langues. Ce quartier incarne à lui seul la nouvelle vague d’immigration aux États-Unis et concentre les problématiques communes aux grandes villes occidentales comme l’immigration, l’intégration et le multiculturalisme. Wiseman s’invite dans le quotidien des communautés du quartier new-yorkais, filmant leurs pratiques religieuses, politiques, sociales et culturelles, mais aussi leurs commerces et leurs lieux de réunion. Il met également en lumière l’antagonisme qui se joue au sein de ces communautés, prises entre la volonté de préserver les traditions de leur pays d’origine et la nécessité de s’adapter au mode de vie et aux valeurs des États-Unis.

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Comme son titre l’indique, le documentaire se focalise sur le quartier de Jackson Heights, dans le Queens, à New-York, où l’on parle 167 langues, où les cultures et les origines sont diverses et variées, et où l’envie de se réunir sous la bannière étoilée est commune à tous. Mais contrairement à ce qu’il a pu faire dans le passé, en s’immisçant entre les murs d’un tribunal pour enfants (Juvenile Court) ou d’un hôpital (Hospital), Wiseman évite le confinement et saisit la pluralité ambiante ! En ouvrant le film sur des vendeurs de rue en tenue musulmane puis en filmant la séquence suivante dans le « Jewish Center » où la communauté sud-américaine commémore le meurtre d’un homosexuel sans abri, il donne la parole à l’individu, à la minorité, à la communauté, lesquels constituent une symphonie harmonique faite de différences et de dissonances. Mais surtout, grâce à sa science du montage, il nous révèle les mécanismes invisibles qui menacent le cosmopolitisme et, à travers lui, une certaine idée de l’Amérique.

Une idée, une utopie, qui verrait un pays prospérer en étant riche de sa diversité. Une diversité qui ne contrarie pas le principe d’unité, bien au contraire, les collectivités s’articulant toujours autour d'enjeux tels que les origines, les croyances, les métiers, les passions ou encore les orientations sexuelles. « Nous ne sommes pas seuls, nous sommes cent », disent même les habitants de Jackson Heights. Le quartier est un foyer de luttes identitaires, lesquelles souvent se recoupent ou se heurtent. La question qui se pose alors est : comment représenter l’union dans toute cette diversité ?

Pour Wiseman la solution réside dans la prise de parole, et à travers le cadrage, il l’offre à qui la souhaite. On nous présente donc des personnages à travers le prisme des communautés et des regroupements. Ceux-ci s’insèrent systématiquement dans une cohésion sociale. On les isole dans des plans rapprochés tout en laissant libre cours à la bande son. Celle-ci, bien souvent, donne la parole à un membre de la communauté. Ainsi, les différentes personnes filmées sont individualisées et considérées dans leur unicité, et du même temps, reliées à la communauté à laquelle elles appartiennent. L’humanité est présentée comme une multitude de microcosmes en connexion les uns avec les autres. L’individualisation des corps filmés, plutôt que de les séparer, renforce l’idée de cohésion : on n’est pas dans une culture du « Je » et de l’ego. Les différentes personnes, grâce au montage, se rassemblent et font résonner une seule et même voix. Le réalisateur travaille également cette idée de communion à travers des jeux de regards, des regards qui se croisent et qui vont dans la même direction. On ne parle pas en son nom, on parle au nom de tout le monde. Le film se compose de différents récits. On raconte sa propre histoire, celle d’un proche, celle d’une communauté. Et Wiseman filme la parole jusqu’à ce que celle-ci s’épuise et que son narrateur perde haleine. La parole se présente comme l’élément primordial de la lutte.

La diversité se manifeste sous différentes formes et transparaît à tous les niveaux de construction. On navigue d’une lutte à une autre, d’une communauté à une autre, en évoluant dans l’espace. Chaque combat s’insère dans un lieu particulier, dans lequel on est invité à rester le temps d’une séquence. Cet espace se caractérise généralement par sa couleur bien définie. Celle-ci lui permet d’être individualisé dans la genèse du film, comme les personnages le sont pendant les prises de parole. Le film rappelle une peinture pointilliste dans laquelle les points seraient les personnes filmées. Et chacun de ces points a son importance dans la composition finale du tableau. Personne n’est laissé de côté au montage, en individualisant les personnes filmées, on individualise du même coup leurs émotions, leurs réactions, leurs expressions faciales et leur adhésion (ou non) à ce qui est dit. Cette relation entre l’être filmé et le discours confère à la lutte une dimension nouvelle, un caractère paradoxal, presque oxymorique : on nous montre l’individuel dans « l’universel ». Au lieu de se cantonner à la figure du porte-parole, Wiseman, à travers le montage, peint la lutte commune de ces personnes si différentes.

« Il ne s’agit pas de race mais de sensibilité humaine » nous dit-on. Chacun a le droit à la parole. Face aux dangers de la gentrification, qui s’est déjà emparée d’une grande partie de New York, on opte à Jackson Heights, pour la mixité. Les couleurs, les visages, les cultures, les passions, les traditions, les croyances, les espoirs s’entremêlent et redonnent vie à l’antique « melting pot », aujourd’hui meurtri, qu’Israel Zangwill voyait au début du 20ème siècle.

Fort de filmer l’être humain, Wiseman inclut également les animaux à l’étude de son sujet. C’est ainsi qu’on nous présente, après une manifestation LGBT dans les rues de Jackson Heights, des poulets. Au risque de se laisser emporter par les joies de la surinterprétation, ces poulets enfermés ne seraient-ils pas l’allégorie de toutes ces communautés discriminées, rejetées et frappées par la loi de la gentrification ? À peine quitte-t-on la manifestation LGBT qu’on fait face à des poulets emprisonnés dans des cages, qu’on jette, qu’on plume, qu’on découpe sans la moindre forme de procès. La manière crue dont est filmée cette séquence n’est pas sans rappeler l’idée d’oppression qui revient de manière récurrente dans les propos des différentes communautés filmées.

Ainsi, c’est fort subtilement que Wisement met l’accent sur la domination silencieuse et rationalisée de l’idéologie néo-libérale. Il laisse poindre, derrière l’apparence désordonnée de sa chronique, un processus relativement lent mais sûr : l’embourgeoisement de Jackson Heights, à coup de fortes augmentations de loyer et de deals immobiliers, menace de porter atteinte à la mixité et à la variété de ce patchwork. Les trois heures dix du film sont tout à fait justifiées, qui insufflent ce sentiment de « la vie même », sa vibration, en même temps que le sentiment qu’une logique commerciale bien connue hâte le cours des choses et menace l’intérieur, le « In » du titre. Si le film se clôt sur un feu d’artifice de 4 juillet, ce n’est pas pour célébrer triomphalement le modèle US, devine-t-on, mais pour questionner le jour où on célèbre la notion même d’indépendance.

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